• David Adjemian

Puisqu'il faut un début

Mis à jour : 10 janv. 2020

Commencer l'écriture de Nos amours parisiennes, recueil de vingt nouvelles qui, tour à tour, évoquent un arrondissement parisien et un aspect de la relation amoureuse, a provoqué de légitimes angoisses, d'inéluctables biffures et de si nombreux retours sur moi-même qu'il m'a paru juste, à la fin, d'intituler cette nouvelle inaugurale "Recommencer". Voici donc les premiers paragraphes de la première nouvelle dont l'action se situe, vous l'aurez deviné, dans le premier arrondissement.


Après avoir tranché les liens profanes du mariage civil qui l’unissaient à celle qu’il avait trop tôt baptisée "Amour de ma vie", Gaspard Mangeot traversait la passerelle qui depuis deux siècles relie l’Institut de France au palais du Louvre, la rive gauche à la rive droite, le Sud au Nord. Après avoir presque bondi du Palais de Justice où, par la grâce du divorce, le juge aux affaires familiales l’avait enfin libéré, mon ami avait souhaité, pour des raisons symboliques, franchir ce passage ouvert à tous les vents et que l’on nomme le pont des Arts.

Autorisé seulement aux piétons, ce pont métallique est doté de balustrades qui jadis lui valurent le surnom de pont des Amoureux. Durant plusieurs années, comme une vigne sauvage aurait envahi la clôture d’un jardin, des cadenas s’y étaient épanouis, accrochés aux balustrades par des milliers de couples, puis – des milliers de nouveaux couples passant – accrochés à l’anneau des premiers cadenas et des cadenas suivants, formant des grappes de boîtiers dorés, rouges, verts, jaunes et bleus, formant au-dessus de la Seine deux haies broussailleuses.

Certains observateurs parlaient de drame esthétique ou de catastrophe patrimoniale, quand d’autres apercevaient un signe des temps, le retour du romantisme dans la capitale de l’amour.

Ici même, à l’époque, Gaspard Mangeot et sa future épouse avaient sacrifié au rituel dit du "cadenas d’amour" : son accrochage solennel sur la balustrade et le lancer, tout aussi solennel, de sa clé dans la Seine.

Mais, sur ce monument comme sur beaucoup d’autres, la popularité de cette coutume internationale en accéléra le déclin. Pour des raisons de sécurité, des employés municipaux retirèrent les cadenas, dont la totalité pesait plusieurs tonnes, puis les vendirent aux enchères. Il n’en restait donc plus la moindre trace, si ce n’est, sous la surface boueuse du fleuve, un sombre monticule de clés rouillées, une décharge mélancolique de métal et d’algues dans laquelle les serments d’amour reposaient comme au cimetière.

Gaspard Mangeot se réjouissait de ce symbole funèbre. S’il avait d’abord perçu son divorce comme une chute, il le vivait désormais comme une étape de son ascension. Debout sur le pont des Arts, le regard embrassant la Seine, le pont Neuf, la pointe de l’île de la Cité, le clocher de l’église Saint-Germain l’Auxerrois et la flèche de la Sainte-Chapelle, le nouveau célibataire déclama ces mots grandioses (et, avouons-le, quelque peu rebattus) : "À nous deux maintenant !"

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