• David Adjemian

Une série en vingt épisodes

Concevoir le recueil de nouvelles Nos amours parisiennes, où chaque récit se déroule dans un seul arrondissement de notre capitale et illustre un aspect précis de la relation amoureuse, a nécessité que j'effectue un travail en série. Dans des conditions narratives similaires chaque nouvelle raconte une histoire différente. C'est ainsi que ma dix-neuvième nouvelle vous promènera de la place des Fêtes au parc de la Villette, et qu'elle débute par un drame dans l'une des plus courtes de nos lignes de métro, la ligne 7 bis.

Depuis que, de la racine à la pointe, ses longs cheveux noirs et brillants pâlissaient, depuis que, du front jusqu’au menton, sa peau blanche et luisante s’altérait de fissures et de taches, Rafael Torres refusait d’utiliser nos transports en commun.

Ce rejet s’expliquait par le fait qu’un matin, prenant le métro pour se rendre à son travail et pénétrant dans une voiture de la ligne 7 bis, Rafael Torres s’était arrêté devant une jeune femme assise sur un strapontin dont l’allure et les traits l’avaient captivé. Il demeura figé comme un entomologiste devant une fleur sur laquelle déjeune un papillon d’une race nouvelle ; il redoutait de provoquer son envol. Lépidoptère raffiné, la jeune femme butinait un livre d’Arthur Schnitzler, Le Retour de Casanova. Tandis que la rame roulait d’est en ouest vers la station Jaurès, Rafael Torres détaillait l’insecte féerique.

À la station Bolivar, comme animée d’un réflexe ou d’une pensée parasite, la jeune femme redressa la tête et croisa le regard anatomiste de Rafael Torres. Elle rougit telle une écolière fautive.

Flatté par l’expression de ce trouble – de cet aveu –, mon ami lui adressa un sourire de connivence.

À la vitesse d’un couperet de guillotine, l’instant de gloire et de célébration s’interrompit lorsque le papillon se leva et proposa poliment à l’inconnu qui l’observait de s’asseoir à sa place.

Le visage de Rafael Torres s’empourpra. D’une grimace et d’un mouvement saccadé de la main, il déclina l’offre. Pour la première fois, par les égards que l’on rend aux personnes fragiles, la jeunesse lui signifiait qu’il venait de traverser la frontière invisible qui sépare la maturité de l’obsolescence, et que son corps – arrivé dans ce monde depuis seulement six décennies – atteindrait bientôt la destination finale. Il inspira fortement, colla son épaule contre l’une des portes vitrées de la rame et dirigea ses yeux vers les parois noires du tunnel qu’éclairent des néons blanchâtres ; doucement, il expira. Dans le reflet de la vitre crasseuse et rayée de graffitis, Rafael Torres aperçu le visage de son père mort.

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